LÉO DORFNER

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Léo Dorfner, de l’authenticité du désir.

Un bistrot parisien sous le ciel capricieux d’un été qui se refuse, un jeune homme élégant et discret fait son apparition, puis prend place dans un fauteuil de cuir rouge. Les yeux clairs, francs, dépourvus d’arrogance, Léo Dorfner, peintre, photographe et écrivain parle de son œuvre avec conviction et simplicité. Diplômé de la prestigieuse école des Beaux arts de Paris, ancien disciple du peintre Djamel Tatah, il refuse les discours trop conceptuels des herméneutes du monde de l’art contemporain et privilégie une approche plus sensible et sensuelle de son œuvre. Dans la série d’aquarelles, Ad Amatorem, Léo Dorfner, évoque le désir authentique qui circule entre les corps de ses contemporains. Le geste pictural devient le réceptacle de la beauté des chairs en mouvement, de l’intimité érotique offerte aux regards étrangers.

La série Ad Amatorem, présente des aquarelles érotiques inspirées de photographies d’amateurs. Qu’est-ce qui a dirigé votre choix vers ces couples qui ne sont pas des travailleurs du sexe ?
Dans les photographies d’amateurs, il existe une intimité entre le modèle et le photographe, fondé sur un désir sincère qui rompt avec les principes de l’industrie pornographique et de la professionnalisation du travail du sexe. Les amateurs, qui aiment ce théâtre auquel ils participent, tout en reprenant les postures des représentations pornographiques, témoignent d’un désir authentique. En ce sens, ces aquarelles, tout comme les photographies qui ont servies de modèles, sont érotiques et non pornographiques, puisque ce dernier terme étymologiquement renvoie à la prostituée. J’ai choisi de ne pas montrer les sexes en gros plans, ni les pénétrations pour favorisés des instants où c’est le désir qui est mis en avant, avant ou après l’acte sexuel. Cette intimité puissante et sensuelle qui lie les amants et que j’entends saisir, rappelle celle de Bonnard peignant Marthe au bain.


L’authenticité du désir érotique est-elle une forme de subversion qui transparaîtrait dans votre oeuvre?
La représentation de la sexualité est un topos de l’art contemporain et n’a donc rien de subversif. Ce thème n’est pas nouveau, il ne s’oppose pas aux valeurs ou aux mœurs de notre époque bien au contraire, on pense à la thèse de Foucault dans l’Histoire de la sexualité, qui montre comment depuis le XIX ° siècle, le discours sur la sexualité est un paradigme des micro pouvoirs, participant alors au régime de vérité contemporain. Et le milieu parisien de l’art contemporain se réclame, de la gauche libertaire, le sexe est donc un thème toujours très bien accueilli. Pour être subversif et se soustraire à la règle il faudrait se montrer réactionnaire. Pourtant je me moque de cette problématique, non seulement parce que la sexualité n’est pas le seul thème de mon travail, mais encore parce que je n’entends pas être subversif, seulement proposer une œuvre qui soit belle.

Si l’art vise la beauté, qu’est-ce que le beau ?
Une œuvre, par la trame conceptuelle, qui la fonde peut conduire à un plaisir intellectuel qui n’est pas dépourvu de beauté, c’est le pari de nombreuses productions contemporaines. Cependant, cette approche, même si elle peut servir d’analyse à tout œuvre de l’histoire de l’art, et n’est pas limitée au seul usage légitime de l’art contemporain, n’est pas la seule démarche possible. Il est toujours possible d’interpréter conceptuellement les peintures du Douanier Rousseau. Mais certain artiste ont poussé cette logique intellectualiste trop loin, au détriment des qualités plastiques des œuvres. Pour ma part, je considère que l’art doit d’abord être esthétique c’est-à-dire offrir un plaisir sensible avant d’être conceptuel. Une peinture est visuelle, elle fait appel à la sensation, ce qui ne signifie pas qu’elle soit débile. L’art qui ne fait pas usage de concept n’est pas nécessairement faible, la puissance dans ce cas est affective. Par ailleurs, j’écris des textes poétiques et j’éprouve donc aussi un vif désir à l’égard de processus plus intellectuels, je déplore seulement que certains artistes manquent de pratique plastique ou bien de sincérité, en se réfugiant derrière le sens de leur travail.

Est-ce votre jugement sur le monde qui doit être à l’origine de la puissance affective de vos peintures ?
Je n’ai pas de jugement, je peints le réel nu. Je peins des éléments en série parce que j’aimerais qu’ils forment un tout. J’ai un désir d’exhaustivité quant à ce que je peux dire du monde tel que je le visite. Mon regard est neutre, il est seulement curieux, attentif à ce qui est. Ces femmes, qui s’offrent à l’homme qui les photographie, existent, c’est la réalité de leur désir qui m’a interpellé. Cette envie sensuelle est authentique, parce qu’elle est réelle, même s’il y a une mise en scène, même si les protagonistes singent des professionnels de la fiction sexuelle. L’émotion, la beauté, doivent naître de la peinture elle-même, du geste, du travail de la matière.

Cette volonté de peindre un désir authentique et de se réclamer de l’art pour l’art, n’est- ce pas justement une attitude subversive dans le milieu artistique parisien et plus largement à travers les paradigmes pédagogiques des écoles d’art françaises ? Je ne cherche pas à dénoncer toute approche conceptuel de l’art, juste à mieux situer mon travail et expliciter ma démarche avec sincérité. Je ne veux pas me cacher derrière d’éventuels messages ou idées qui seraient la clé de mes peintures. Je me refuse seulement à faire croire qu’il y a un arrière-monde, une métaphysique qui sous-tendrait mon œuvre, et qui ne serait accessible qu’aux Happy Few, tenanciers des codes de cette culture élitiste. Il semble qu’aux Etats-Unis ce goût du discours est beaucoup moins prononcé, et que la beauté conçue sensation visuelle agréable ait encore une place importante. De même la série, Ad Amatorem, n’est pas une critique de la pornographie, de l’industrie qu’elle déploie actuellement, ni des travailleuses du sexes, mais seulement un relevé sensible d’un véritable désir qui soude l’intimité des amants. J’entends seulement faire voir le réel, à travers le medium pictural, que ce soit avec des femmes nues, des supporters ou encore des chaussures.

Votre seul critère pour définir la beauté qui constitue l’horizon de votre oeuvre serait alors la technique picturale comme moyen de susciter une émotion ? Certes. Mais je ne m’élance pas dans une quête de perfection technique en cherchant à faire disparaître la touche. La performance est empreinte de vacuité et de vanité, au contraire, j’aime l’aquarelle et ses gerçures qui marbrent le papier.

Florence Andoka
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